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Un coup d’œil dans le rétroviseur. La voiture marron était toujours là. Sultan Hafiz Mahmood eut pendant quelques secondes une idée folle : s’arrêter et aller trouver les agents de l’ISI pour leur demander, au nom de l’islam, de faire demi-tour. Mais s’il tombait sur des mécréants, il n’aurait fait qu’aiguiser leur méfiance… Il ralentit : un énorme camion Bedford peint d’un vert criard, le toit encombré d’une vingtaine de passagers s’accrochant tant bien que mal à leurs ballots, tenait le milieu de la route, soulevant derrière lui un nuage de poussière âcre. Il penchait tellement du côté droit que Sultan Hafiz Mahmood se demanda s’il n’allait pas se renverser dans le fossé !

Il parvint à le doubler à coups de klaxon furieux, insultant le chauffeur au passage. Cinq personnes s’entassaient dans la cabine dont les portes en tôle avaient été remplacées par des battants en bois sculptés enluminés de dessins multicolores. Les routiers pakistanais étaient coquets, leurs camions – leur seul bien – décorés comme des arbres de Noël.

Deux roues sur le bas-côté, Sultan Hafiz Mahmood parvint enfin à se rabattre, frôlant l’avant du camion dont le chauffeur ne broncha pas. Il crut pendant quelques instants avoir semé ses suiveurs. Hélas, ils se livrèrent à la même manœuvre et surgirent à nouveau devant le mufle du Bedford. Sultan Hafiz Mahmood serra les dents et invoqua le ciel en termes orduriers. Il ne pouvait pas arriver à Gwadar en traînant derrière lui ces deux fonctionnaires entêtés.

Au risque de réduire à néant trois ans d’efforts.

Ce grain de sable devait être écarté.

Seulement, étant venu par avion d’Islamabad à Karachi, il n’était pas armé et n’avait pas pensé à réclamer une arme à ceux qui lui avait prêté la Land Rover. Certes, au Baloutchistan, il n’était pas très difficile de s’en procurer, une Kalach y étant aussi indispensable qu’une brosse à dents, mais il n’avait aucun contact dans la région qu’il traversait et, n’étant pas baloutche, il éveillerait la curiosité en voulant se procurer une arme.

Il ne lui restait qu’une solution : éliminer définitivement les deux agents de l’ISI avant qu’ils ne sachent ce qu’il était venu faire dans ce coin perdu. De nouveau, une bouffée de fierté l’envahit en pensant au petit convoi qui descendait en ce moment vers Gwadar, avec à sa tête un vrai combattant du djihad, qui allait porter la guerre chez leurs ennemis, les croisés et les Juifs. Des larmes d’émotion lui brouillaient la vue.

S’il en avait eu la force physique, il aurait étranglé de ses propres mains ses deux suiveurs. Tuer au nom de Dieu n’était pas un péché, mais une action sacrée.

Tant de gens, infidèles et combattants d’Allah, allaient bientôt mourir, que ces deux morts ne représenteraient qu’une goutte minuscule dans un océan de sang.

CHAPITRE II

Yassin Abdul Rahman, coincé entre le chauffeur du vieux camion Mercedes au fronton multicolore et un jeune Baloutche en turban blanc et tenue camouflée, camiz-charouar, au torse bardé de cartouchières, un vieux fusil Lee-Enfield posé verticalement entre ses genoux, regardait fixement la piste. Depuis le départ de Ziarat, il n’avait pas échangé un mot avec ces hommes qui ne parlaient qu’un dialecte baloutche, mélange d’urdu, de farsi iranien et de pachtou. En tête du convoi roulait une Range Rover bourrée à craquer de combattants du Nawar[7] Jamil Al Bughti, chef d’une des trois grandes tribus du Baloutchistan.

Ce dernier, comme il se doit, se trouvait dans ce premier véhicule, au cas où ils rencontreraient des malfaisants animés de mauvaises intentions. En sus de la vingtaine de guerriers à l’armement hétéroclite – tous ne possédaient pas encore de Kalachnikov –, la réputation du Nawar, chef de la tribu des Bughti, originaire de la petite ville de Dera Bughti, leur assurait une protection efficace. Athlétique, souriant, bon vivant, très beau avec sa moustache de mousquetaire et ses cheveux ramenés en arrière, Jamil Al Bughti ne portait pas le turban traditionnel, se contentant d’une chemise claire à manches longues, assortie d’un gilet vert et d’un charouar d’un blanc éblouissant. Yassin Abdul Rahman savait qu’il avait épousé une infidèle, une Suédoise, sans même qu’elle se convertisse à l’islam, et qu’il respectait peu les principes religieux. Il buvait, fumait et regardait d’un air ironique les talibans et leurs principes rigoristes. D’ailleurs, au Baloutchistan, les femmes n’étaient même pas voilées. On s’était bien gardé de lui révéler la nature des marchandises transportées dans le camion Mercedes. Bien que guerrier dans l’âme, comme tous les Baloutches accoutumés à une vie difficile dans ce pays austère où on vivait encore beaucoup de la chasse, ce n’était pas un islamiste radical. Mais aussi, comme tous les Baloutches, une fois sa parole donnée, il se ferait tuer pour la respecter. Contre la modique somme de vingt mille dollars payés d’avance, il avait accepté de convoyer deux camions censés contenir des armes et de l’héroïne raffinée, fret courant dans la région.

Le Mercedes où se trouvait Yassin Abdul Rahman étant hermétiquement bâché et gardé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il était impossible de deviner sa cargaison. Quant au véhicule qui le suivait, un camion Kamaz, il transportait une vingtaine d’hommes, serrés sur des bancs de bois, hagards de fatigue. C’étaient officiellement des émigrants cherchant à gagner un pays d’accueil. Ils ne parlaient ni baloutche ni pachtou et ne communiquaient pas avec les guerriers de l’escorte. Même entre eux, ils ne se parlaient guère. La moitié environ était arrivée d’Afghanistan avec Yassin Abdul Rahman. C’étaient des Arabes, proches d’Al-Qaida, venus de Jordanie, d’Arabie Saoudite ou d’Irak. Certains avaient été entraînés à Bagdad à conduire les voitures bourrées d’explosifs qui se jetaient tous les jours contre des commissariats ou des bâtiments officiels, ou encore partaient à la recherche d’un convoi américain pour venir exploser sur lui, à la suite d’une quête qui durait parfois des heures. Leur âme était très endurcie, ils ne craignaient pas la mort et l’appelaient au contraire de tous leurs vœux, pourvu qu’elle serve les desseins d’Allah, le Tout-Puissant et le Miséricordieux.

Lorsqu’ils ne dormaient pas, ils priaient comme des moulins à prières détraqués, le cerveau vide. Le Cheikh leur avait dit d’obéir à Yassin Abdul Rahman et ils se plieraient aveuglément à ses ordres.

Le second groupe arrivait du Pakistan, mené par un ancien maçon de vingt-huit ans, Gui Hasan, membre du groupe extrémiste pakistanais Lashkar-e-Jhangvi, et spécialisé dans les attaques de mosquées chiites. Certains d’entre eux avaient combattu au Cachemire et en Afghanistan pour libérer les musulmans des infidèles. Une opération suicide était considérée par eux comme un « ticket pour le paradis ».

Leur groupe étant partiellement financé par Al-Qaida, ils n’avaient pas été difficiles à recruter, d’autant que plusieurs étaient recherchés pour avoir participé à un attentat contre le président pakistanais Pervez Musharraf. Ils ignoraient où ils allaient et ce qu’on leur demanderait, mais ils obéiraient. Ne parlant qu’urdu, et à peine quelques mots d’arabe, ils se muraient dans un silence rugueux.

Derrière leur camion, une seconde Range Rover fermait la marche, équipée d’une mitrailleuse de 14,5 mm, récupérée sur un T-72 soviétique des années plus tôt. Il n’y avait que quatre boîtes de munitions, aussi le Nawar avait-il recommandé de ne s’en servir qu’avec parcimonie.

Yassin Abdul Rahman baissa les yeux sur sa fausse Rolex et sursauta. Perdu dans ses pensées, il avait laissé passer l’heure de la troisième prière l’Asr. Certes, le djihad permettait des dérogations, mais le combat n’était pas encore entamé. Il se tourna vers le chauffeur baloutche et lança :

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7

Chef de tribu.