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Pandion se retourna prestement. Une jeune fille en himation[10]rouge sombre, jetée sur un chiton[11] bleu déteint, apparut dans l’encadrement de la porte intérieure. Un sourire radieux découvrit des dents de perle ; mais l’instant d’après elle fronça les sourcils et toisa froidement Pandion.

— Tu vois, Thessa est fâchée : tu es resté absent deux grands jours sans nous prévenir, intervint le sculpteur sur un ton de reproche.

Le jeune homme se taisait, la tête basse, jetant des regards en-dessous, tantôt à la jeune fille, tantôt à son maître.

— Qu’as-tu, mon garçon … ou plutôt, mon guerrier ? insistait Agénor. Tu es si triste ? Et qu’est-ce que ce paquet ?

Pandion s’expliqua à bâtons rompus, d’une voix entrecoupée, revivant à nouveau sa peine.

Survint la femme du sculpteur, mère de Thessa.

Agénor posa les mains sur les épaules du jeune homme :

— Nous t’aimons depuis longtemps, Pandion, et nous sommes heureux de t’avoir parmi nous. Moi, je suis ravi que tu aies préféré l’art à la vie du guerrier. Tu n’y échapperas point par la suite, mais pour le moment, il te faut parvenir à des résultats que l’on n’atteint qu’au prix d’un labeur assidu et de longues méditations.

Pandion s’inclina, selon la coutume, devant l’épouse d’Agénor ; elle lui couvrit la tête du pan de son manteau et le serra tendrement sur son cœur.

La jeune fille poussa un cri de joie, puis, confuse, rentra vivement dans la maison, suivie du sourire de son père.

Agénor s’assit au seuil de l’atelier pour se reposer. De vieux oliviers poussaient devant la maison. Leurs troncs énormes et noueux s’enchevêtraient capricieusement, et le regard pensif du sculpteur y découvrait des formes d’hommes et d’animaux. Un des arbres rappelait un titan à genoux, ouvrant les bras au-dessus de son échine ployée. Un autre évoquait un corps difforme, tordu par la douleur. Et tous semblaient soutenir avec effort la lourde masse de leurs branches innombrables, garnies de petites feuilles argentées.

De l’autre côté de la maison, Agénor entrevit une silhouette vêtue d’une belle himation bleue, pailletée d’or. Il reconnut sa fille au moment où elle disparaissait derrière la crête de la colline. La femme du sculpteur, foulant sans bruit le sol de ses pieds nus, vint s’asseoir à côté de lui.

— Thessa est de nouveau allée rejoindre Pandion dans la pineraie, dit Agénor, et il ajouta : Ces enfants s’imaginent que nous ignorons leur petit secret ?

La femme éclata de rire, puis elle reprit son sérieux et demanda :

— Que penses-tu de Pandion, maintenant que nous le connaissons depuis plus d’un an ?

— Je l’aime plus que jamais, répondit l’homme, et son épouse approuva de la tête. Cependant … Il se tut, pesant ses mots.

— Il vise trop haut, conclut sa femme.

— Oui, et les dieux lui ont prodigué leurs dons. Mais il lui manque un guide, car je ne suis pas en mesure de lui offrir ce qu’il cherche, dit le sculpteur avec une nuance de mélancolie.

— J’ai l’impression qu’il se démène à la recherche de son « moi » … Il ne ressemble point aux jeunes gens de son âge, dit à mi-voix la femme. Je ne sais ce qu’il veut et parfois il me fait pitié.

— Tu as raison, chérie : il ne trouvera pas le bonheur dans le désir de réussir là où les autres ont toujours échoué. Quant à ton inquiétude … J’en devine la cause : tu as peur pour Thessa ?

— Non, ma fille est fière et hardie. Mais je sens que son amour pour Pandion risque de la rendre malheureuse. Celui qui cherche souffre d’une nostalgie que l’amour ne saurait guérir …

— Il m’a bien guéri, moi, fit observer le sculpteur avec un doux sourire. Or, je devais ressembler jadis à Pandion …

— Non, non, tu étais plus calme et plus solide, dit-elle en caressant la tête grisonnante de son mari.

Agénor regardait au-delà des arbres, où sa fille avait disparu.

Elle s’en allait en hâte vers la mer, jetant des regards autour d’elle, bien qu’elle sût qu’un jour de fête personne n’aurait songé à se rendre dans le bois sacré de si bon matin.

Une chaleur torride émanait des falaises blanches. Comme le chemin traversait une plaine tapissée de ronces, Thessa marchait prudemment, pour ne pas déchirer le bas de son superbe chiton en étoffe mince et presque transparente, rapportée d’outre-mer. Puis le terrain monta, couvert de fleurs écarlates. La colline flamboyait au grand soleil, comme un brasier. Il n’y avait plus de ronces, et la jeune fille se mit à courir, son chiton relevé à mi-jambe.

Ayant dépassé quelques arbres isolés, elle se trouva dans le bois. Les fûts sveltes des pins avaient des reflets de cire mauve, leurs cimes larges bruissaient au vent et leurs branches aux longues aiguilles soyeuses transformaient la clarté du soleil en poudre d’or.

Le parfum de résine chauffée se mêlait à l’haleine fraîche de la mer et se répandait dans la pineraie.

La jeune fille ralentit, subissant d’instinct l’influence de cette paix solennelle.

À sa droite, une roche grise, jonchée d’aiguilles, s’érigeait entre les troncs.

Un faisceau de rayons tombait dans la clairière, et les pins environnants semblaient coulés en cuivre. On y entendait mieux le bruit de la mer invisible, qui manifestait toujours sa présence par des accents graves et rythmés.

Pandion, accouru de derrière le rocher, attira Thessa contre lui, puis la repoussa légèrement et l’examina d’un œil attentif, comme s’il voulait se pénétrer de son image.

Elle avait des cheveux noirs lustrés, dont les boucles palpitaient autour d’un front pur ; les sourcils fins se relevaient vers les tempes en une courbe très peu prononcée, ce qui prêtait aux grands yeux bleus une insaisissable expression d’orgueilleuse ironie.

Thessa se dégagea d’un mouvement souple.

— Dépêchons-nous, il viendra bientôt du monde ? dit-elle en le regardant avec tendresse.

— Je suis prêt. À ces mots, Pandion s’approcha de la roche où s’ouvrait une grotte étroite, tout en hauteur.

Sur un bloc de calcaire, se dressait une statue inachevée en terre glaise, demi-grandeur nature. Les outils en bois du modeleur étaient disposés autour d’elle.

La jeune fille quitta son himation bleue et leva lentement les mains vers les agrafes qui retenaient les plis du chiton fendu le long des épaules.

Pandion l’observait, le sourire aux lèvres, en triant ses outils, mais lorsqu’il se tourna vers la statue, son sourire d’extase s’effaça peu à peu. Cette ébauche grossière était bien loin de la ravissante Thessa. Pourtant l’argile reproduisait déjà les proportions de son corps. Ce jour devait être décisif : le travail préliminaire était achevé. Il s’agissait de reporter sur la matière inerte le charme des lignes vivantes.

Pandion fit volte-face, la mine sombre et résolue. Thessa lui lança un regard à la dérobée et acquiesça de la tête. Puis, baissant les yeux, elle s’appuya à un tronc d’arbre, une main derrière la nuque. Le jeune homme s’absorba silencieusement dans sa besogne. Ses yeux, devenus perçants, allaient du modèle à la statue, enregistrant, mesurant, comparant.

Elle durait depuis des jours, cette lutte entre les mains de l’artiste et la glaise inerte, d’une docilité indifférente, qu’il fallait contraindre à épouser les belles formes de la vie.

Le temps fuyait. L’oreille sensible du jeune homme avait capté plus d’une fois les soupirs de lassitude que Thessa tâchait de réprimer.

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10

Chiton, longue tunique sans manches, en tissu fin, qui servait aux femmes de robe d’intérieur.

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11

Himation, pièce d’étoffe rectangulaire que les Grecques portaient sur l’épaule et dont elles ramenaient un pan sur la tête, par mauvais temps.