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« Oui, oui, fit Chaim. La Terre sainte grouille de visiteurs. La base de Jérusalem tente bien de réguler le trafic, mais elle est débordée en permanence. Nous recevons moins de monde ici, surtout des scientifiques provenant de diverses époques, des négociants en œuvres d’art et, de temps à autre, un riche touriste. Néanmoins, monsieur, je persiste à affirmer que Tyr est le véritable nexus de cette ère. » Sèchement : « Et nos adversaires sont apparemment parvenus à la même conclusion, n’est-ce pas ? »

Everard sentit un frisson le parcourir. C’était justement parce que la gloire future de Jérusalem avait éclipsé celle de Tyr que cette antenne souffrait d’un manque de personnel criant ; sa vulnérabilité n’en était que plus grande, et si, comme le pensait son hôte, l’avenir y trouvait l’une de ses racines, et si cette racine était tranchée...

Les faits défilèrent dans son esprit, aussi saisissants que s’il les découvrait pour la première fois.

Lorsque des êtres humains avaient construit la première machine à voyager dans le temps, bien après son époque d’origine, les surhommes danelliens avaient débarqué, provenant d’un futur encore plus éloigné, pour organiser une force de police sur les voies temporelles. La Patrouille devait rassembler des connaissances, fournir aide et conseil aux voyageurs égarés et lutter contre la criminalité temporelle ; mais, outre ces missions de police, sa fonction première était de préserver les Danelliens. Un homme ne perd pas son libre arbitre simplement parce qu’il est projeté dans le passé. Il reste en mesure d’affecter le cours des événements. Certes, ceux-ci ont un moment d’inertie, qui est souvent énorme. Les fluctuations mineures ont vite fait de se compenser. Pour prendre un exemple, qu’un individu pris au hasard meure vieux ou dans la fleur de l’âge, vive dans la richesse ou dans l’indigence, cela ne fait guère de différence au bout de quelques générations. A moins que cet individu ne s’appelle Salmanasar, Gengis Khan, Cromwell ou Lénine ; Siddharta Gautama, Confucius, Paul de Tarse ou Mahomet ; Aristote, Galilée, Newton ou Einstein... Change le destin d’un de ces hommes, voyageur venu de demain, et tu seras toujours tel que tu es, mais ceux qui t’ont mis au monde auront cessé d’exister, n’auront jamais existé, le monde en aval sera radicalement altéré, et toi et tes souvenirs témoigneront de la non-causalité, du chaos ultime qui fonde les soubassements du cosmos.

Au fil de sa ligne temporelle propre, Everard avait déjà empêché des criminels et des inconscients de déclencher ce genre de catastrophe. Le cas ne se produisait que rarement ; après tout, les sociétés pratiquant le voyage dans le temps sélectionnaient les candidats avec un soin extrême. Malheureusement, sur un bon million d’années d’Histoire connue, les erreurs étaient inévitables.

Les crimes aussi.

Everard reprit la parole d’une voix lente. « Avant d’entrer dans les détails à propos de ces bandits et de leurs méthodes...

— Comme si nous en avions tant que ça, des détails, marmonna Chaim Zorach.

— ... j’aimerais me faire une idée de leur raisonnement. Pourquoi ont-ils choisi Tyr comme cible ? Abstraction faite de ses liens avec les Juifs, bien entendu.

— Pour commencer, répondit Zorach, considérez les événements politiques du proche avenir. Hiram est devenu le souverain le plus puissant de Canaan, et cette puissance lui survivra. Tyr résistera aux assauts des Assyriens, avec toutes les conséquences que cela implique. Ses échanges commerciaux toucheront jusqu’à la Bretagne. Elle fondera des colonies, la plus importante étant Carthage. » Everard pinça les lèvres. Il n’était que trop bien placé pour juger de l’importance de Carthage eu égard à l’Histoire future[2]. « Elle se soumettra aux Perses, mais cela sera de bon gré, et, entre autres choses, elle leur fournira le plus gros de leur flotte lorsqu’ils attaqueront la Grèce. Une tentative vouée à l’échec, bien entendu, mais imaginez comment aurait tourné le monde si les Grecs n’avaient pas dû relever ce défi. Au bout du compte, Tyr tombera dans l’escarcelle d’Alexandre le Grand, mais seulement à l’issue d’un siège de plusieurs mois – un délai qui aura des conséquences incalculables sur le reste de sa campagne.

» En attendant, le plus important des États phéniciens tiendra un rôle de premier plan dans la propagation des idées phéniciennes. Oui, y compris en Grèce. Je pense à certains concepts religieux : Aphrodite, Adonis, Héraclès et autres sont à l’origine des divinités phéniciennes. L’alphabet est une invention phénicienne. Les navigateurs phéniciens emmagasineront quantité de connaissances sur l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Ils feront faire des progrès à la marine et à l’architecture navale. »

L’enthousiasme perçait dans sa voix. « Et par-dessus tout, dirais-je, c’est ici que naîtront la démocratie et la notion de droits de l’homme. Non que les Phéniciens entretiennent de telles théories ; la philosophie, tout comme l’art, ne sera jamais l’un de leurs points forts. Néanmoins, le marchand doublé d’un aventurier – l’explorateur, l’entrepreneur – est l’un de leurs idéaux, un homme d’initiative, maître de sa destinée. Quant à leur souverain, Hiram, il est tout sauf un monarque de droit divin à l’égyptienne, ou plus généralement à l’orientale. Il a certes hérité de son trône, mais son travail consiste surtout à présider le conseil des suffètes – des notables qui doivent approuver toutes ses décisions importantes. D’une certaine façon, Tyr présente de fortes ressemblances avec la république vénitienne à son apogée.

» Nous manquons de personnel scientifique pour décrire ce processus en détail. Mais je suis convaincu que les Grecs ont développé leurs institutions démocratiques sous l’influence des Phéniciens, et des Tyriens en particulier – et c’est des Grecs que votre pays comme le mien héritera ces idées. »

Zorach tapa du poing sur l’accoudoir de son siège. De l’autre main, il porta son verre à sa bouche et but une lampée de whisky. « C’est ça que ces diables ont compris ! s’exclama-t-il. En prenant Tyr en otage, ils menacent l’avenir du genre humain ! »

3

Au moyen d’un holocube, Zorach montra à Everard ce qui se produirait dans un an.

Il avait capturé des images grâce à une sorte de micro-appareil photo, en fait un enregistreur moléculaire du XXIIe siècle qui avait l’aspect d’une pierre sur une bague. (Dans notre langue, on ne peut décrire ses allers-retours qu’en employant le passé. La grammaire et la conjugaison du temporel sont mieux adaptées à de telles circonstances.) Il n’avait rien d’un prêtre ni d’un acolyte, ce n’était qu’un laïc qui faisait à la déesse de généreuses donations afin qu’elle favorise ses entreprises, mais cela lui ouvrait certaines portes.

L’explosion avait eu (aurait) lieu dans cette même rue, dans le petit temple de Tanith. Comme elle se produirait la nuit, elle ne ferait aucune victime mais détruirait totalement le sanctuaire. En altérant l’angle de prise de vue, Everard examina les murs calcinés et fissurés, l’autel et l’idole fracassés, les trésors et reliques éparpillés, les bouts de métal tordus. Des hiérophantes terrorisés s’efforçaient d’apaiser la colère divine à coups de prières et d’offrandes, sur ce site et dans tous les lieux sacrés de la cité.

Le Patrouilleur sélectionna un volume d’espace et zooma. La bombe avait réduit en pièces le véhicule qui la transportait, mais ses débris permettaient de l’identifier. Un sauteur biplace modèle standard, semblable aux milliers qui sillonnaient les lignes temporelles, s’était matérialisé là pour se désintégrer aussitôt.

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2

Voir « L’Autre Univers », in La Patrouille du temps. (N. d. T)