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Le lendemain, Napoléon passa la revue des troupes sur la place d’armes. Là encore il fut entouré par le peuple; l’enthousiasme était à son comble, mais n’inspira aucun de ces actes serviles avec lesquels le peuple a coutume d’approcher les rois; on cria constamment sous ses fenêtres et autour de lui: «Plus de conscription, nous n’en voulons plus et il nous faut une constitution.» Un jeune Grenoblois (M. Joseph Rey) recueillit les sentiments du peuple et en fit une adresse à Napoléon.

Un jeune gantier, M. Dumoulin, chez lequel, deux jours auparavant, était venu se cacher un Grenoblois arrivant de l’île d’Elbe et chirurgien de l’empereur, offrit à celui-ci cent mille francs et sa personne. L’empereur lui dit: «Je n’ai pas besoin d’argent dans ce moment; je vous remercie, j’ai besoin de gens déterminés.» L’empereur transforma le gantier en officier d’ordonnance et lui donna sur-le-champ une mission dont celui-ci s’acquitta fort bien. Ce jeune homme abandonna sur-le-champ un grand établissement.

Napoléon reçut les autorités, il leur parla beaucoup, mais ses raisonnements étaient trop élevés pour être compris par des gens accoutumés quatorze ans de suite à obéir à la baguette et à ne nourrir d’autres sentiments que la crainte de perdre leurs appointements. Ils l’écoutaient d’un air stupide et il n’en put jamais tirer une seule phrase qui partît du cœur. Ses véritables amis furent les paysans et les petits bourgeois. L’héroïsme patriotique respirait dans toutes leurs paroles. Napoléon remercia les Dauphinois par une adresse imprimée à Grenoble. Presque tous les soldats avaient leur cocarde tricolore au fond de leurs shakos. Ils l’arborèrent avec une joie inexprimable. Le général Bertrand qui faisait les fonctions de major général dirigea la garnison de Grenoble sur Lyon.

Dans son voyage de Grenoble à Lyon, Napoléon fit une grande partie du chemin sans avoir un seul soldat à ses côtés; sa calèche était souvent obligée d’aller au pas; les paysans encombraient les routes; tous voulaient lui parler, le toucher, ou, tout au moins, le voir. Ils montaient sur sa voiture, sur les chevaux qui le traînaient, et lui jetaient de tous côtés des bouquets de violettes et de primevères. En un mot, Napoléon fut continuellement perdu dans les bras du peuple.

Le soir, près de Rives, les paysans l’accompagnèrent pendant plus d’une lieue en l’éclairant avec des torches fabriquées à la hâte et chantant une chanson qui courait avec fureur depuis deux mois, et qui était telle que les prêtres avant de donner l’absolution demandaient à leurs pénitents s’ils l’avaient chantée, et en cas d’affirmative, refusaient de les réconcilier avec Dieu[221].

Au village de Rives, on ne le reconnut pas d’abord. Lorsqu’on le reconnut, les paysans inondèrent l’auberge, et voyant que son souper était fort mauvais, chacun à l’envi lui apporta un plat.

Le 9 mars l’empereur alla coucher à Bourgoin.

Quelquefois il y avait en avant de sa voiture une demi-douzaine de hussards, ordinairement personne, et il se trouva presque toujours à trois ou quatre lieues des troupes. Les grenadiers de l’île d’Elbe, qui étaient restés à Grenoble, rendus de fatigue, en voulurent bientôt partir, mais les plus diligents n’arrivèrent à Bourgoin qu’une heure après son départ, ce qui leur donna une ample occasion de jurer. Ils contaient aux paysans les moindres traits de sa vie à l’île d’Elbe. Après l’enthousiasme commun, le trait le plus marquant des relations des paysans avec les soldats: comme leurs habits bleus et leurs shakos étaient tout déchirés et grossièrement raccommodés avec du fil blanc, les paysans leur disaient: «L’empereur n’avait donc point d’argent à l’île d’Elbe, puisque vous êtes si mal vêtus?» — «Ho! il ne manquait pas d’argent, car il a bâti, fait des routes et changé tout le pays. Quand il nous voyait tristes, il nous disait: «Hé bien, grondeur, tu penses donc toujours à la France?» — «Sire, c’est que je m’ennuie.» — «Occupe-toi à raccommoder ton habit, nous en avons de tout prêts dans des magasins; tu ne t’ennuieras pas toujours.» Et lui-même, disaient les grenadiers, prêchait d’exemple; il avait son chapeau tout raccommodé. Nous voyions bien tous qu’il avait l’idée de nous mener quelque part, mais il ne voulait rien dire de positif. Sans cesse on nous embarquait et l’on nous débarquait pour tromper les gens de l’île.» L’empereur fit raccommoder son chapeau à Grenoble où il pouvait en acheter un autre. L’empereur avait une redingote grise très mauvaise, boutonnée jusqu’au haut. Il était tellement gros et fatigué que souvent, en montant en voiture, on lui portait les jambes; les Messieurs du village en concluaient qu’il était peut-être plastronné.

Au delà de La Verpillère, la voiture se trouvant arrêtée sur la route sans qu’il y eût ni gardes, ni paysans attroupés, il s’approcha de la voiture d’un négociant qui était aussi arrêtée[222]

Chapitre LXXXVI

Jugement sur Napoléon

La démocratie ou le despotisme sont les premiers gouvernements qui se présentent aux hommes au sortir de l’état sauvage; c’est le premier degré de civilisation. L’aristocratie sous un ou plusieurs chefs — et le royaume de France avant 1789 n’était qu’une aristocratie religieuse et militaire, de robe et d’épée — l’aristocratie, quelque nom qu’on lui donne, a partout remplacé ces gouvernements informes. C’est le second degré de civilisation. Le gouvernement représentatif sous un ou plusieurs chefs est une invention nouvelle et très nouvelle qui forme et constate un troisième degré de civilisation. Cette invention sublime, produit tardif mais produit nécessaire de l’invention de l’imprimerie, est postérieure à Montesquieu.

Napoléon fut ce qu’a jamais produit de mieux le second degré de civilisation. Ainsi c’est bien ridiculement que les rois qui veulent s’arrêter à ce second degré font attaquer ce grand homme par leurs vils écrivains. Il ne comprit jamais le troisième. Où l’aurait-il étudié? Certainement pas à Brienne; les livres philosophiques ou traduits de l’anglais ne pénétraient pas dans les collèges royaux et il n’a pas eu le temps de lire depuis le collège; il n’a plus eu le temps d’étudier que les hommes.

Napoléon est donc un tyran du XIXe siècle. Qui dit tyran, dit esprit supérieur, et il ne se peut pas qu’un génie supérieur ne respire, même sans s’en douter, le bon sens qui est répandu dans l’air.

Il faut lire la vie de Castruccio Castracani, tyran de Lucques au XIVe siècle[223], on saisira bien ce point de vue. La ressemblance entre ces deux hommes est frappante. Il était curieux de suivre dans l’âme de Napoléon les combats du génie de la tyrannie contre la raison profonde qui en avait fait un grand homme. Il fallait voir son inclination naturelle pour les nobles combattue par les bouffées de mépris qui lui montaient aux yeux dès qu’il les voyait de trop près. On sentait bien à tout ce qu’il faisait contre eux que c’était la colère d’un père. Aux bonnes gens qui auraient des doutes, nous leur ferions remarquer sa colère contre ce qui était vraiment libéral. Cette haine serait allée jusqu’à la rage, s’il n’avait eu la conscience de sa force. Il fallait voir comme les renards de cour avaient bien senti cette nuance de caractère du maître. Les rapports de ses ministres sont curieux sous ce point de vue. En phrases incidentes, ou, pour mieux dire, en adjectifs et en adverbes, il y a tout l’esprit de conduite de la plus minutieuse et de la plus lâche tyrannie. On n’osait pas encore hasarder cela dans le sens direct de la phrase. Une épithète insolente montrait au maître le cœur de son ministre. Encore quelques années et ses chers auditeurs lui donnaient une génération de ministres qui, n’ayant pas pris l’expérience des grandes affaires sous la République, n’auraient plus rougi que de n’être pas assez courtisans. Quand on voit les conséquences de ceci, on en vient presque à se réjouir de la chute de Napoléon.

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[221]

Mettre ici la chanson en mauvais français qui paraît avoir été faite pour les paysans et qui exprimait surtout la haine et le mépris profond pour les gens qui l’avaient trahi. On nommait Augereau, Harmont, Marchand.

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[222]

Passage projeté à Miribelle. Voitures chargées; pas d’accident; accident pour le comte d’Artois.

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[223]

Dans Machiavel et mieux encore dans les auteurs originaux, abrégés par Pignotti.